Interview d'Olivier Galaverna O.G : Pourquoi avoir accepter de faire des ateliers avec des enfants hospitalisés l'hôpital Dubos à Pontoise puis avec les adultes polyhandicapés de Tokushima ? L.R : Avec des projets d'ateliers en milieux hospitaliers je donne un sens nouveau à mon travail. C'est un échange. Comme si je réinjectais ce que j'avais pris. Je parlais probablement de formatage, de perception bien calée. Intégrer de l'art au monde hospitalier, c'est à la fois décloisonner une pratique artistique et donner un peu de surprise, de magie, de rêve, de poésie. C'est confronter deux mondes qui ne se rencontrent jamais. C'est surprendre. Accepter un tel projet c'est donner une dimension d'humanité à mon travail et se déconnecter de situations bien établies.
O.G : Penses-tu pouvoir apporter quelque chose de positif aux personnes hospitalisées ?
L.R : Ma relation au monde est optimiste. Ma peinture parle de cela, de libertés, de rêve, d'un rapport au monde poétique et sensitif, d'un appétit de vie et de vivre, de consommer formes et couleurs parfois même à outrance. L'idée de cette contamination plastique et aussi sociale s'est répandue dans les ateliers. A Pontoise, les ateliers se sont développés avec un groupe d'ados anorexiques chez les filles, troubles du comportement chez les garçons. Il est difficile pour moi d'analyser leur perception des ateliers. Il y a eu des signes de rejets au début comme une jeune fille qui me dit « c'est dégoûtant de toucher la peinture avec ses doigts », des comportements propres à leur pathologie je pense. Mais j'ai ressenti à plusieurs reprises des moments de bien être où leurs esprits s'abandonnaient à une pratique picturale répétitive et aléatoire. J'ai aussi entendu des expressions détendues comme « ça me calme de faire des taches » ou « je ne pense plus à rien quand je descends à l'atelier ». A Tokushima, la communication était moins immédiate de par la barrière de la langue et de l'état physique des patients. C'était pour ainsi dire une communication via couleurs et formes, gestes et sourires, regards. Miyuki ou Oscar Lloveras était là aussi pour traduire. Beaucoup de patients ont assisté à la conférence qui a eu lieu début août. Par contre leur participation aux ateliers s'est fait au compte goutte et la dernière semaine l'atelier devenait trop petit pour les accueillir tous ensemble. Il y avait quelque chose de l'ordre du privilège, une artiste venue d'Europe pour les rencontrer, pour leur faire découvrir un autre univers de création…
O.G : Cette intervention en milieu hospitalier a-t-elle un sens dans ton parcours artistique ? L.R : Elle donne sens à ma peinture. O.G : Quelle relation existe-t-il entre ton projet d'œuvre à l'hôpital et ton travail perso ? L.R : Au départ le projet de l'hôpital est une transposition de l'atelier à l'hôpital. Au fur et à mesure le projet s'adapte, se nourrit, se mûrit mais une fois mon intervention réalisée, j'ai besoin de couper. Le travail et la réflexion menés à l'hôpital doivent rester à l'hôpital. C'est son contexte. C'est aussi une sorte de protection. J'ai beaucoup pleuré au Japon, de leur douleur, de leur corps asphyxiés, de leur amour prisonnier. Ces expériences nous changent. D'ailleurs mon regard a changé après la résidence au Japon. Ma peinture se nourrit maintenant des rapports d'ombres et de lumières. Je tiens plus compte des vides sur la toile. Je surcharge moins et j'assume les transparences. Cette expérience du Japon a enrichi ma peinture. O.G : Peux-tu décrire le projet et le sens que tu lui donne ? L.R : Dans le cadre de ces deux résidences j'ai développé la série des Bubbles paintings . Une série nouvelle dans mon travail qui stagnait un peu à l'atelier. Elle avait besoin d'air. C'est une technique de superpositions de taches d'acryliques laissées, déposer sur la toile. Les bubbles paintings renvoient au pointillisme. Les couleurs se juxtaposent et s'additionnent de loin comme de près. Cette série est également proche de la série Ensemble 106 D'Emmanuelle Villard, rapprochement dans le processus d'exécution et croisement de style. Pour Pontoise, il avait été demandé de suggérer une signalétique pour le service des urgences pédiatriques, de la sortie d'ascenseur aux couloirs de radiologie, à la salle d'attente etc… Bubble paintings Lullabies crée un parcours de bulles colorées qui se déclinent au sol, le long des murs et des vitres. Ceci peut rappeler les installations extraordinaires de Yayoi Kusama sans le côté obsessionnel. Un grand format accueille à l'entrée avec un feu d'artifice de bulles, puis des bulles au sol se dispersent dans le service et s'appliquent aux murs. C'est une proposition colorée. Des bulles de couleurs qui semblent s'être échappées des tableaux. Des confettis géants. Bubble painting Lullabies prend donc en compte le lieu et se joue de lui et de notre déambulation. Au Japon, la demande était de réaliser une grande peinture pour le couloir de l'accueil de l'hôpital. J'ai réalisé un bubble painting , triptyque de 3 mètres sur 1 aux couleurs inspirées des paysages de rizières. Du vert foncé bleuté au jaune doré grillé par le soleil d'août en passant par des verts d'eau et des verts au jaune fluorescent. Très vite l'envie de développer le travail dans l'espace s'est fait ressentir. J'ai pensé à un projet de peintures murales qui accompagnerait le bubble painting . L'installation s'appelle Something in the air. Je pense y retourner et continuer ce projet.
O.G : La participation des patients à la réalisation de l'œuvre a-t-elle été une composante nécessaire dans la conception de l'œuvre et si oui était-elle importante pour le rendu final de l'œuvre ? L.R : Au Japon, Kimura Takeshi, lui-même peintre depuis 20 ans au sein de cet hôpital, a vraiment contribué à la réalisation, par ces mélanges de couleurs et sa mobilité des bras et doigts. Je reste en contact avec lui, Nous travaillons à une collaboration picturale. L'handicap était plus important chez les autres patients. J'ai essayé avec certains de guider leurs gestes mais ils n'ont pas pu participer physiquement à la réalisation du triptyque. Nous avons fait de petits monochromes aux doigts pendant les séances d'atelier. A Pontoise, les ateliers ont permis de réaliser les tableaux pour le service des urgences.. J'ai imposé les couleurs, quelques initiatives ont été tolérées ! ! mais le noir comme dominante avait été préalablement exclu. Les peintures accrochées aux murs sont un travail à plusieurs mains. La participation des patients était bien entendue nécessaire puisque faisant partie intégrante de la conception finale des tableaux.
L.R :Non pas vraiment. Je peux dire que les sentiments, les manques, les envies des patients ont nourri de-ci de là les peintures. Mais le projet est resté ce qu'il devait être, un parcours coloré et ludique pour les urgences pédiatriques.
O.G : Cette expérience a-t-elle influencée ta réflexion, démarche ou pratique artistique ? L.R : Lors de la conception du projet Bubble painting Lullabies j'ai pensé en fonction et pour les besoins du personnel de l'hôpital René Dubos. Il ne faut pas oublier que l'origine de cette commande venait d'une nécessité de se retrouver dans le service. La résidence permet d'être en contact avec le personnel et de vivre le lieu. Elle est essentielle à la réalisation du projet. Je suis très contente de vivre cette immersion 24h/24, c'est une sacrée expérience !! Dormir à l'hôpital une semaine sans être malade !! Cela me permet de mieux le comprendre. Par contre l'expérience du terrain n'a nullement interverti ma pratique artistique ; alors qu'au Japon, c'est vraissemblablement l'expérience du terrain qui a influencé les œuvres réalisées. O.G : Quelle est pour toi la fonction d'une œuvre d'art dans un lieu comme l'hôpital ? L.R : Et si elle n'en avait pas ! O.G : Peux-tu me donner quelques exemples de relations avec les patients qui t'aient particulièrement marquée ? L.R : Ce qui m'a le plus marquée à Pontoise c'est le rapport insolite entre ma peinture dégoulinante, gustative et les anorexiques du service médecine ado. Le rapport de cette pathologie et d'une peinture chargée en sucre à outrance m'a beaucoup nourrit !! Les tons sucrés et matières glacées ont dégoûté certaines et je comprends. En fin de résidence, elles avaient les deux mains dedans et sans gant !
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