Compiler la peinture, expanser les couleursL'atelier comme lieu d'expérimentation Expérimenter la peinture sous toutes ses formes et ses possibilités, comme s'il convenait de provoquer les éléments pour donner libre cours à leur autonomie, à leur expansion, tout en canalisant dans le même temps cette énergie, notamment dans les color scraps compilation où les différentes étapes picturales sont dissimulées, pour n'en laisser visibles que quelques strates qui finissent par constituer l'essence même du processus pictural. La couleur se transforme et devient une matière qui prend presque toujours le pas sur le support, y gagnant une nouvelle fois son autonomie, car c'est le traitement de la couleur et de ses potentionalités qui détermine son aspect final, son identité. Expansive et débordante, ludique et éclatante, la couleur chez Léopoldine Roux se fait matière éminemment tactile et séduisante. On a envie de la toucher, de la caresser, de la sentir et pourquoi pas de la goûter. Elle possède cette attirance suave des liquorice allsorts , ces bonbons à la réglisse anglais aux coloris variés et improbables, mais tellement séduisants au regard. Ces compilations ont fait des petits. Ce sont les morphic cube ou les curieux objets non identifiés , dont le point commun semble être le même désir: celui de s'émanciper de cette tutelle picturale et de son rapportt au mur. Ils s'en détachent et rejoignent le sol, pour mieux défier l'organisation de l'espace et occuper celui-ci de façon volumétrique. Leur côté dynamique et autonome est accentué par l'expansion aléatoire de la matière et de la couleur dont ils sont constitués, alors qu'en fait tout est soigneusement contrôlé, mais sans jamais le laisser paraître. Les choses ont l'air d'aller d'elles-mêmes, de couler de source. Les bubble paintings figurent parmi les réalisations les plus énigmatiques et les plus attirantes de l'artiste. Sans doute et d'abord parce qu'elles accrochent le regard par leur côté chaleureux, mais surtout parce qu'elles lui permettent d'élargir ses champs expérimentaux de la peinture et de ses supports. Réalisées à la laque ou à l'acrylique sur supports classiques (toile, bois) ou beaucoup plus inédits (galets ramenés de ses voyages), ces peintures sont d'un autre type de relief que les compilations, dont elles pourraient être les cousines délurées. Les couleurs se font acidulées et brillantes, dénotant une réelle maîtrise de l'acte pictural et du contrôle du processus de l'élaboration des tableaux. Noir, doré, rose, mauve, argenté, ces grands tableaux sont, comme bon nombre de ses autres travaux, le résultat de ses interventions succesives. C'est comme s'il s'agissait pour elle d'occulter les traces d'effets trop baroques dans les motifs, trop généreux dans les coloris, pour se concentrer sur une ultime couche finale. Addition invisible des précédentes, d'une richesse insoupçonnée car cachée comme un trésor inaccessible et enfoui, couleur après couleur, passage après passage. La ville, ou le travail à l'épreuve de l'espace public Qu'il s'agisse de travailler au format réduit d'un livre – et de voir par exemple quels sont les résultats, aléatoires, induits par le dépôt d'un millilitre de couleur sur une feuille blanche – ou de se trouver confrontée à la dimension majeure de l'espace public, Léopoldine Roux possède cette rare capacité de jongler avec son travail quelle que soit l'échelle du projet à réaliser. Outre leur intérêt pictural intrinsèque, ses réalisations pour l'extérieur, pour spectaculaires qu'elles puissent être (comme les fontaines roses à Bruxelles l'année dernière ou la récente Morphic Gum dans le cadre de Maïs 2006) trouvent toujours leur juste adéquation selon le site déterminé. Une nouvelle fois, la couleur investit la ville, comme si de rien n'était, depuis les chewing gum restés collés au sol et repeints par ses soins, jusqu'au Salon urbain , ces bancs articulés d'épaisseurs colorées stratifiées de l'espace Recyclart.Tout en restant d'essence minimaliste, ses interventions ne passent pas inaperçues, mettant en évidence le déficit coloré de nos villes, par ailleurs rarement comblé, sous nos latitudes en tous cas, par la plupart des interventions artistiques urbaines. Wintergloss, la configuration d'un environnement pictural Même si à l'heure où ces lignes sont écrites, il est trop tôt pour dire à quoi ressemblera son intervention dans l'arrière bâtiment de la MAAC, elle sera, dans tous les cas, conçue comme une véritable installation. On pourrait d'ailleurs très bien imaginer que l'accrochage puisse se modifier en cours d'exposition, que la peinture et les couleurs s'émancipent des tableaux pour prendre possession du mur et du sol pour créer un authentique environnement pictural. Autrement dit, ce qui nous sera donné à voir ne sera guère éloigné de certaines phases de développement du travail, telles qu'on peut le voir quand on visite son atelier. Les œuvres dialoguent entre elles (appuyées) aux murs, (posées) au sol, les formats se confrontant à l'échelle de cet “atelier provisoire”, les matières se jouant des couleurs et vice-versa. Familière du lieu pour cause de résidence temporaire, la peintre a conçu son installation comme un grand tableau composé, comme un panorama synthéthique de son travail. Elle résulte d'un processus créatif qui l'amène à porter, elle-même, un nouveau regard sur ses peintures dont l'indépendance constitutive se trouve ici interrogée par le concept d'ensemble. On ne doute pas de la pertinence du propos et encore moins du résultat, appréciant comme il se doit la faculté de l'artiste à refuser toute facilité et à ne pas hésiter à confronter son travail à sa propre indétermination contrôlée. Bernard Marcelis
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