A sensual world
Frédérique
Versaen in code magazine #3, 2006
Colorer l’eau des principales fontaines de Bruxelles,
conférer
d’un geste presque spontané une dimension picturale au paysage
urbain ; telle était la proposition de Léopoldine
Roux pour la troisième édition du Festival Maïs-
Ville en créations.
La simplicité apparente de cette intervention qui aurait pu être « sauvage »,
a supposé de longues négociations pour permettre sa mise
en œuvre légale. Ces morceaux de nature artificielle sont
souvent des zones-refuges, où l’on se soustrait aux contraintes
sociales de la cité. Si certains font boire leur chien dans les
fontaines, d’autres dorment dans les buissons et profitent de ces
sources providentielles pour se laver à grande eau… Il
fallait respecter toutes ces situations sociales et urbaines. Et puis,
le geste de l’artiste connut un prolongement inattendu et
mobile, puisque chaque fois que les fontainiers se rendent dans le local
technique des fontaines, ils ressortent avec leur bleu de travail …rose.
Pour une artiste originaire de Lyon où la luminosité est
cristalline, The Rose Fountains exprimait un désir de
rendre Bruxelles moins grise, quitte à malmener un peu le naturel.
Il révélait l’envie d’instiller la féerie
au cœur des éléments les plus quotidiens aux fins
de raviver notre rapport enfantin au monde. Une préoccupation
déjà présente dans l’installation Happy
Spring, présentée au Comptoir du Nylon en avril 2004.
Sur un fond monochrome vert fluo, une cinquantaine de canaris s’égayaient à quelques
centimètres de la vitre, comme autant de taches de couleurs en
mouvement. Une peinture animée, donc, pas une nature morte !
En tout cas une proposition qui avait généré une
forte communication spontanée dans la rue. Et contrairement à ce
que l’on aurait pu craindre, les volatiles se sont fort bien acclimatés à cet étrange
environnement. Dans leur volière de verre, sous la lumière
artificielle des néons, ils ont pondu des œufs bleutés
comme des dragées déposés au sol…
Le désir de donner une vie autonome et au-delà du tableau,
aux formes et aux couleurs se retrouve dans la plupart des œuvres
de Léopoldine Roux. On se souvient de ses petits livres-objets,
où elle explorait les infinies variations formelles produites
par une même quantité de peinture répandue sur le
papier. La tache aléatoire semblait contaminer chacune des pages
comme un virus mystérieux. (Recueil de formes – 2004)
Ou encore dans son travail de peinture sur les chewing-gums qui parsèment
les trottoirs. Une fois mises en couleurs, transfigurées par la
fantaisie de l’artiste, ces petites salissures anonymes semées
au hasard deviennent des constellations, témoins des déplacements
et comportements des piétons. Passage, pauses, fréquentation…toute
une cartographie poétique et colorée du rapport intime à l’espace
urbain était ainsi révélée. (Street gums – 2004)
Des couleurs qui enchantent la vue, des textures lisses et brillantes
qui invitent au toucher, des formes crémeuses et des mille-feuilles
de peinture qui donnent l‘eau à la bouche,… tout
dans l’art de Léopoldine Roux évoque un rapport sensuel
et léger aux choses et au monde. Qu’on ne s’y trompe
pas cependant : c’est rafraîchissant mais ce n’est
pas innocent. C’est lutter avec le sourire contre toute forme de
morosité.
Telle Aliceaux pays des Merveilles, elle virevolte
entre l'innocence présumée de l'enfance et une féminité érotisée.
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